Jusqu’où pouvons nous aller lorsqu’on prend la parole ? Quelles sont les limites de la liberté d’expression ? Y a-t-il des sujets tabous qu’il vaut mieux éviter ? Pouvons-nous tout dire, à n’importe qui et n’importe où ? Chacun à ses propres limites, son propre vocabulaire ou encore son propre style. Mais comment pouvons-nous être sûr·e·s de ne pas aller trop loin ?
Les enseignants, les comédiens, les caricaturistes et les journalistes font face à ce questionnement au quotidien. Une prise de parole est un risque à prendre. En effet, aujourd’hui, un propos énoncé est un propos écouté, partagé, critiqué, dénoncé, désapprouvé… Le chemin de l’information est long. Dès son partage, l’auteur·e ne peut plus faire marche arrière. La liberté d’expression, garantie et encouragée au XXIe siècle, est parfois restreinte dans de nombreux métiers.

La question des limites de la liberté d’expression ne cesse de se poser. Un tragique événement du mois d’octobre 2020 est d’ailleurs au coeur de ce débat. Samuel Paty, un professeur d’histoire-géographie a montré des caricatures de Mahomet à ses élèves de quatrième secondaire. Après s’être fait menacer par plusieurs parents, des élèves mais aussi des personnes extérieures au monde de l’enseignement, Samuel Paty s’est fait décapiter. La France est sous le choc, et après l’indignation, le débat s’engage sur la liberté d’expression. Des manifestations s’organisent. La façon d’enseigner mais aussi de s’exprimer au sein de différentes professions est remise en question. Ils sont professeur, comédien, caricaturiste, journaliste, psychologue ou avocat, Quel regard posent-ils sur la liberté d’expression, leur liberté d’expression, après cette tragédie ?

 

Les enseignants

Il y a des sujets qu’il me faudrait aborder, dont les élèves peut-être ne me parlent pas. Moi, ce que j’essaye de faire, c’est qu’il y ait des choses qui sortent d’eux. Quelque part, moi, j’ai 47 ans et je m’éloigne d’eux d’année en année.

Stéphane Taoufiq

Professeur de morale laïque et d'éducation à la citoyenneté

« Vous n’avez pas le droit de dire ça« , ça, c’est quelque chose que j’entends maintenant et que je n’entendais pas avant.
Michel Marinus

Professeur de morale laïque

Après avoir commencé un bachelier d’ingénieur commercial non concluant, Stéphane Taoufiq se lance dans un cursus en philosophie. Diplôme en poche, il travaille pendant 12 ans en tant que serveur. A la recherche de stabilité, il valorise ses études et devient professeur. « Ma motivation, c’est faire sortir les élèves de l’école et de faire rentrer des personnes extérieures à l’école ».

Les sorties d’école demandent toujours beaucoup d’organisation. « Le problème, c’est que j’ai commencé à faire ça à l’Institut Technique René Cartigny. J’ai réussi à le faire pendant 2-3 ans, j’étais super motivé, mais  j’ai eu plein de problèmes à cause des élèves. J’essayais de les maintenir, j’étais un peu idéaliste mais ils étaient difficiles à gérer. J’ai quand même continué et je me suis usé. Je ne fais plus trop ça à part quelques voyages scolaires ».

Aller droit au but

 

Durant la pause, entre deux cours,Stéphane Taoufiq partage une anecdote. L’enseignant n’a pas hésité une seconde à parler des caricatures avec des élèves de 4secondaire de l’institut technique bruxellois. « Si t’as pas compris qu’il faut le lire au 3e degré, que tu crois que c’est du vrai prophète dont on parle, et que c’est pas de la représentation dont se font les autres pseudo-croyants, alors je ne peux rien pour toi » a-t-il dit à ses élèves. Une façon d’aller droit au but que l’enseignant aime utiliser pendant ses cours de morale laïque ou d’éducation à la citoyenneté.  

 

Une liberté enseignée

 

C’est dans une classe annexe au bâtiment de l’Athénée Charles Janssens, une école bruxelloise située à Ixelles que Stéphane Taoufiq définit la liberté d’expression : « C’est quelque chose qui me semble essentiel à faire passer aux élèves. C’est une valeur démocratique. La liberté de pouvoir penser, c’est ce qui peut aider à pacifier certains esprits et les faire évoluer dans une amélioration du vivre ensemble, mais aussi dans l’expression même de leur pensée, dans leur partage ».

Des rires d’élèves traversent le simple vitrage de la fenêtre de la classe qui donne sur la rue. Il  détaille sa méthode d’enseignement avec des élèves de 1re secondaire : « Je commence avec « Qu’est-ce qu’une caricature »,
« Pourquoi c’est fait », … Une caricature peut être hors du politique, des médias,… c’est juste grossir les traits. 
Ensuite, c’est la différence entre « islam » et « islamisme »,… » L’enseignant n’a pas d’outils spécifiques à sa disposition pour aborder le sujet de la liberté d’expression, mis à part son ordinateur et des magazines d’Amnesty International prêtés par un de ses collègues. L’ambiance est plutôt détendue.

 

Une évolution progressive


Stéphane Taoufiq est réceptif à la discussion et partage ses impressions sur les générations d’élèves à venir :
« 
J’ai l’impression que les jeunes sont plus tolérants dans les différences jusque dans les différences de genre. Il y a peut-être aussi une petite montée féministe et antisexiste ». Une constatation positive qui ne peut que favoriser la discussion et l’écoute entre les élèves, peu importe les différences religieuses, économiques, ou genrées.

A un mur près de la classe de Monsieur Taoufiq, Michel Marinus, professeur de morale laïque depuis une trentaine d’années à l’Athénée Charles Janssens s’isole dans une local, le temps de sa pause d’une heure ; il n’a pas cours.
Il souhaite avant tout éclaircir une différence non négligeable entre lui et ses collègues : « Au cours de morale comme au cours de religion, on peut donner notre avis. Ce qui n’est pas le cas dans les autres cours. On a une liberté d’expression plus importante que les autres collègues. Un prof de maths, de français ou encore d’éducation à la citoyenneté n’a pas le droit de donner une opinion personnelle. En religion, les professeurs se positionnent par rapport à leurs croyances et ce droit est donné au professeur de morale en parallèle ; on peut se positionner.» Importante nuance à prendre en considération lorsqu’on aborde la liberté d’expression de l’enseignant. Mais il y a bien sûr des limites. Michel Marinus ajoute qu’il ne peut évidemment pas faire de prosélytisme, essayer d’influencer les élèves ou encore les forcer à adhérer à ses convictions.

Petit à petit


Ses deux mains sur le banc, l’enseignant partage le fil rouge d’un de ses cours sur la liberté d’expression : « 
Je leur explique d’abord les différentes législations. Dans certains pays, comme les pays anglo-saxons, il y a une liberté totale, chez nous il y a des barrières comme en France et dans certains pays c’est totalement exclu. Il y a le côté légal et puis ça part vite sur les caricatures, sur la question « est-ce qu’on peut tout dire ? » ,… 

Michel Marinus a remarqué plusieurs récurrences chez ses élèves. Souvent,ils confondent le respect des gens et le respect des croyances et les religions. « Généralement, ce qu’ils ne savent pas, c’est que le blasphème existe éventuellement quand la loi le prévoit, mais en France par exemple, qui est un pays laïque, le blasphème n’existe pas. Il n’y a rien de sacré ; on peut donc se moquer de quelque chose qui pour certains semble sacré, alors que ça ne l’est pas pour d’autres. 

 

Des caricatures de tous types

 

Cinq années plus tôt, l’enseignant a parlé des attentats avec ses élèves. Il n’a pas trouvé utile de leur montrer des caricatures mais en a tout de même décrit certaines. « Ce que les élèves disent souvent c’est « à quoi ça sert de se moquer des religions ? ». Moi, je leurs dis qu’il n’y a pas que les caricatures antireligieuses, il y a des caricatures de tout. Un simple livre de Boule et Bill, ce sont des caricatures d’enfants, de chiens, de familles,… Par la caricature, on essaye de faire passer un message. C’est une réponse à une situation. Il donne l’exemple d’une prise de position d’un pape par rapport à l’avortement. « Ca donne l’idée à un caricaturiste de reprendre cette information, d’en faire quelque chose qu’il trouve drôle mais il y a un message qui passe derrière. »
 

Choquer sans le vouloir
 

L’heure tourne. D’ici dix bonnes minutes, l’enseignant a rendez-vous avec plusieurs élèves de l’Athénée pour un cours de morale laïque. Il poursuit l’échange en déclarant qu’il doit faire plus attention qu’avant à ce qu’il va montrer ou dire. « Il m’est arrivé de choquer des élèves sur certains sujets. On peut avoir des réactions d’élèves inattendues sur quelque chose qui vous paraît simple et banal. Là, je fais plus attention en préparant les cours à ne pas choquer les susceptibilités, je sais que ça peut exploser très rapidement. »  

Et ces réactions, il les a vues évoluer avec le temps. « Il y a un discours qui évolue lentement depuis que je suis à l’école ici c’est-à-dire depuis 34 ans. Je sens que l’évolution va beaucoup plus vers le fait qu’on ne se moque pas du sacré, des religions… Même des élèves qui sont athées trouvent aussi que les religions sont respectables et qu’on ne peut pas s’en moquer. » Les propos de Michel Marinus peuvent être mal interprétés par ses élèves à tout moment. Une simple question posée aux jeunes peut rapidement être perçue comme une affirmation ou une pensée du professeur. Cet exercice d’équilibriste est l’un des enjeux auxquels les professeurs font face dès leur entrée dans une classe. 

Le cours de morale laïque de première année commence. « On va se mettre en cercle, ce sera mieux » dit l’enseignant Taoufiq à ses élèves. Chacun·e y met du sien. Les enfants bougent les bancs un par un et les poussent vers l’extrémité de la classe pour former un grand rond avec les chaises. Tout le monde s’assoit et est prêt à discuter. 

 

La liberté d’expression

 

« Qu’est-ce que ça veut dire, la liberté d’expression ? » Le débat s’enclenche. « Ça veut dire qu’on peut être libre de s’exprimer » répond spontanément Yohan, un petit brun espiègle.
« Mais vous savez qu’on ne peut pas parler de tout ? « Faut pas en abuser, ça veut dire qu’il ne faut pas dire des trucs méchants ou blessants pour des gens ». Une élève complète les propos de Yohan : « On ne peut pas s’exprimer d’une certaine manière à une personne plus haut gradée que toi, on ne peut pas être impoli par exemple par rapport au professeur, ou dire « j’aime pas votre robe ». Une nuance s’impose, de quoi recadrer la discussion : « Ce n’est pas lié au fait qu’une personne soit plus haut gradée que toi, et dire à la limite, « j’aime pas ta robe », ça va. Tu n’es pas en train de te moquer d’elle littéralement. Il y a le racisme, la xénophobie qui entrent en jeu avec la liberté d’expression. Et pour moi, dire « j’aime pas ta robe », c’est un peu cash, mais si on te pose la question, libre à toi d’être honnête. Tu vas pas dire « elle est magnifique », si tu ne le trouves pas ».

L’enseignant réagit : « On va essayer d’identifier les différentes limites, restrictions qui sont faites à la liberté d’expression. Ce que vient de dire Clara, c’est que la liberté d’expression va jusqu’au fait de dire des choses qu’on n’a pas envie de s’entendre dire. La xénophobie, c’est la peur de l’étranger. C’est un racisme. Pour moi, c’est un peu la même chose que le racisme. Homophobe, xénophobe, pour être plus généralisant, c’est des propos discriminatoires qui sont interdits. »

« Pédé »


Pema, 14 ans, assise à droite de Stéphane Taoufiq, l’interrompt en lui disant qu’il connaît bien ça, lui. Elle fait référence à une insulte qu’un de ses camarades a proférée la semaine derrière. Naïm, un élève de la classe, a traité son pote Yohan de « pédé ». Pema et sa camarade Claire l’ont dénoncé. Pema a été particulièrement étonnée que l’enseignant ne punisse pas Naïm et ne note rien dans son journal de classe. Le sujet retombe sur la table aujourd’hui, lors de ce cours sur la liberté d’expression.
 

Rapidement, l’enseignant réagit à la remarque de l’élève et prend la parole. « Ça, c’est une injure, c’est pas la même chose. C’est à la fois discriminant pour les homosexuels et c’est une injure qu’il a émise à l’encontre d’un de ses amis. Il faut pouvoir préciser que l’on porte atteinte à la personne à qui on adresse l’injure, la calomnie, la diffamation,… Est-ce que l’objectif était d’injurier son ami ? Et de lui porter atteinte ? ». Pema n’a pas sa langue en poche : « C’est un long sujet à parler avec vous, parce qu’on n’est pas sur la même longueur d’ondes… ». Un malaise s’installe dans la classe. Quelques secondes de blanc défilent. 

L’enseignant brise le silence : « C’est très bien qu’on ne soit pas sur la même longueur d’ondes ». L’élève lance : « Vous venez de dire que vous êtes homophobe ? ». Le professeur rétorque : « Ça, c’est ce que toi tu as compris. Prend un crayon, installe-toi sur un banc si tu as besoin d’écrire. Moi je ne cherche pas à avoir raison, je peux me tromper aussi. J’ai essayé de t’expliquer ce qu’il me semblait plus intéressant que de le sanctionner et de mettre un mot dans le journal de classe. C’était de dire que ça, c’est déjà réprimé par la loi. Utiliser le terme « pédé » si c’est dans une œuvre, un film, un livre… on a le droit. Le but n’était pas de porter atteinte à cette personne. Tu veux dire qu’il a utilisé ce terme et que c’est homophobe ? ».

Une écoute primordiale

 

Pema trouve que ce mot ne devrait pas sortir et que ça n’a rien à faire dans le langage. « C’est le fait de dire ce mot en particulier ». Yohan, le garçon visé par l’insulte, rentre dans la discussion pour défendre son ami Naïm en affirmant qu’il a le droit de dire ce mot. « Non. Joue pas avec les mots, Yohan. T’as compris : ce mot il est pour blesser, c’est pas pour autant que ça te blesse toi. Il l’a quand même dit assez fort pour qu’on l’entende. Il a peut-être pas fait exprès, mais il l’a quand même fait. Et c’est ça qui en a blessé certains. Y a pas que moi ». 

Les propos de l’élève sont interpellants. Trois secondes plus tard, l’enseignant réagit : « Il y a peut-être une personne dans l’assemblée qui est homosexuelle, puisque c’est naturel, et qui aurait entendu cette insulte et qui aurait aussi été blessée. Ça, je n’y avais pas pensé. Là, on est juste dans l’exemple aussi d’un simple constat : quand on prend la peine de se parler et de s’écouter, au lieu de vouloir asséner seulement son propre point de vue, on finit par grandir dans sa pensée et dans sa façon de voir. Sincèrement, je le dis, je suis juste un être humain, je suis juste un peu plus usé que vous, parce que j’ai l’âge que j’ai, mais je me trompe. Et je n’avais pas dans la tête la possibilité qu’il y ait une personne qui soit homosexuelle et qui ait été touchée. En plus de vous, qui considérez toujours que c’est un mot qui n’a pas à être prononcé parce qu’il est discriminant. Et j’ai pris la peine d’expliquer que le mot « gay », ils se le sont auto-appropriés pour se détacher de cette insulte qui les désignait et les réduisait ». 

Pema ajoute que ce n’est pas une raison pour le dire. L’enseignant tente une explication : « Je ne suis pas en train de l’excuser. Ce qui est plus important, pour moi, au-delà de la sanction, c’est ce qui se passe maintenant. C’est qu’il soit en train d’écouter. Et que nous, on se parle. ». La jeune fille dit qu’elle est d’accord. Une belle démonstration pour le professeur : « C’est l’exercice de la liberté d’expression aussi. Tu peux très bien ne pas être d’accord avec moi, et c’est important pour toi de ne pas avoir peur de le dire. Je n’ai aucun souci avec ça, au contraire. » 

 

Et l’humour dans tout ça ?

 

« On ne va pas parler de ça tout le cours quand même ? » demande Yohan. Les élèves rigolent et un brouhaha s’élève dans la classe. Alexandra prend la parole : « Le mot pédé, c’est pour atteindre les personnes homosexuelles, mais si on prend les policiers, et qu’on dit flic, on va pas trouver ça méchant. » Cela amène les élèves et leur professeur à parler de l’humour et des blagues. 

Peut-on rire de tout ? Un premier élève donne son avis : « Je ne sais pas, y a des blagues homophobes, racistes, sexistes. Et moi, y a plein de gens qui disent c’est juste une blague, mais pour moi y a des blagues que tu peux pas dire. » Un autre réagit : « Pour moi, on peut rire de tout, mais par exemple pour une blague raciste, il faudrait que la personne qui pourrait être visée soit d’accord pour qu’il puisse dire la blague. » Dominique prend la parole à son tour : « En fait, on peut utiliser de l’humour noir, mais y a pas vraiment de limite entre ce qu’il ne faut pas dire et ce qu’il faut dire. » Il s’embrouille un peu dans ses propos. Un camarade complète l’idée de Dominique : « Je pense que ce qu’il veut dire, c’est que parfois, y a des humoristes qui font des blagues sur des religions, c’est pas forcément pour blesser les gens, mais pour se moquer des gens qui sont contre, c’est une imitation, mais en fait ils ne sont pas sérieux dans ce qu’ils disent. » Cyrielle, assise près de la fenêtre réagit : « Je trouve que parfois y a des trucs que tu peux pas dire parce que c’est juste discriminant. Je comprends pas pourquoi les gens veulent absolument faire des blagues qui discriminent une personne ».  

 

Un moyen différent de s’exprimer

 

Il est temps de discuter de réseaux sociaux, l’univers dans lequel ils baignent au quotidien. Tout le monde y est-il mis sur le même pied ?

Pema comprend la question en termes de hiérarchie sur les réseaux : « Moi je suis sur Discord depuis quasi 5 mois, et chacun a son grade. On a chacun sa supérieure. Y a un système de rôle, où dès qu’on arrive sur un groupe d’amis, on peut inviter d’autres personnes. On te met un rôle de base, juste membre, et puis les administrateurs eux, gèrent tout le groupe. » Yohan réplique : « Pour moi, tout le monde n’est pas sur le même pied. Les Youtubeurs connus, les chanteurs connus, ils sont beaucoup plus haut. Y a tellement de gens qui les suivent… Ils ne peuvent pas tout accepter et répondre aux messages de tout le monde. Pour moi, on ne peut pas être sur le même pied. Il y a encore les comptes publics et privés. Je ne trouve pas bien d’avoir un compte public, parce qu’il y a des gens qu’on ne connaît pas qui peuvent voir leur vie privée. » Cyrielle répond qu’elle trouve qu’il y a des gens qui abusent de leur notoriété, qui se croient au-dessus des autres, parce qu’ils ont beaucoup d’abonnés, alors que ce sont des humains comme les autres.  

Yohan est toujours aussi participatif : « Il y a des gens qui disent que les réseaux sociaux, ça nous détruit le cerveau, c’est mauvais pour la santé. Je trouve que c’est un peu bête de dire ça. Il y a un petit peu des deux. Ca peut apporter des informations, divertir. Ça peut plein de choses, sauf qu’il y a des gens qui en profitent. Mais tu peux décider de qui tu suis et si tu vois que c’est une personne qui en profite,…». 

La sonnerie retentit. « Oh c’est déjà fini ? » disent certains élèves. C’est leur dernier cours de la semaine. Le weekend peut presque commencer et cela entraîne une certaine excitation chez les enfants. Ils se lèvent et commencent à remettre les bancs à leur place, remercient Monsieur Taoufiq. Cartable sur le dos, ils quittent la classe un à un. Certains ont plus parlé que d’autres mais une chose est sûre, ces élèves ont pu s’exprimer en toute honnêteté, en exerçant leur liberté d’expression et sans jugement.

Le comédien

Mon travail d’artiste consiste à susciter le débat, à libérer une parole avec une idée très simple mais très difficile à appliquer : j’essaye de leur faire comprendre qu’il faut être d’accord de ne pas être d’accord.
Sam Tazouni

Comédien

« Il n’y a pas de liberté d’expression du comédien, de l’auteur ou du citoyen lambda. Il y a une et une seule liberté d’expression : celle qui s’autorise librement à nommer les choses » affirme Sam Touzani, comédien depuis une vingtaine d’années.

Caricaturer à la loupe

 

A l’étage d’un restaurant schaerbeekois, une musique d’opéra perce de la cuisine. C’est dans cet environnement calme et serein que Sam Touzani décrit sa façon de caricaturer : « Je caricature, je gonfle des personnages, je les passe à la loupe pour mieux déconstruire les préjugés ». L’humoriste est contre l’autocensure et estime que le véritable enjeu du XXIe siècle sera de rire de son propre sacré, de rire du sacré de l’autre. « Si il y a bien quelque chose de pire que la censure, c’est l’autocensure.L’autocensure fonctionne de plus en plus aujourd’hui et c’est une atteinte indirecte à la liberté parce qu’elle ne nous autorise pas à agir et à penser en fonction « de… » » 

Le téléphone sonne.Certainement une commande de plats à emporter. Ce restaurant est à l’image du monde du spectacle, celui de Sam Touzani : confiné. Confiné, mais pas dans sa liberté. Elle est au dessus de tout. « Malheureusement, parfois ça choque. »  Sam Touzani ajoute qu’il passe son temps à désacraliser et à rire des trois religions. Et ce n’est pas sans conséquences…

 

Est-ce que ça choque ?

 

Après un de ses spectacles, un groupe de jeunes de religion musulmane l’attendait à la sortie pour le prendre à partie verbalement. Le comédien explique que le fait qu’il soit né à Molenbeek et qu’il provient du même quartier qu’eux joue beaucoup. Mais pourquoi est-ce que ça choque davantage ? Pour l’humoriste, vous êtes vu comme le traître et celui qui essaye de jouer au blanc. « Mais moi je ne joue pas du tout. J’essaye de devenir ce que je suis, d’être moi. Je peux me tromper mais je suis ma liberté de conscience ».

Un bruit de klaxon retentit à l’extérieur. Une seconde après, Sam Touzani affirme qu’il est, qu’il a été et qu’il restera Charlie : « Charlie est un thermomètre, c’est mon curseur. » Le comédien confie une certaine inquiétude : « Ça reste de plus en plus difficile de parler de l’Islam ou de la religion. Alors, il faut tout baliser. »

C’est d’ailleurs le travail qu’il fait avec son metteur en scène : ensemble, ils préparent les professeurs, qui eux préparent les élèves. « Le spectacle a lieu, il suscite l’émotion et c’est après, lorsqu’on est suffisamment apaisé, qu’on peut discuter.  Ça fait beaucoup de conditions réunies ; c’est naturel mais c’est préparé. » Par ailleurs, le comédien conclut en partageant une des difficultés qu’il a remarquées pour les professeurs du secondaire : enseigner la Shoah ou évoquer la théorie de l’évolution de Darwin sans provoquer de crispations chez certains élèves. Quand l’histoire et la science posent problème, cela interroge.

Le caricaturiste

Il y a 7 milliards d’habitants sur terre, vous allez forcément en choquer au moins un. Et ça, les gens ne l’acceptent plus.

Nicolas Vadot

Caricaturiste

« Mon métier, ce n’est pas d’informer, ce n’est pas de désinformer, c’est de déformer ». C’est dans une maison quatre façades située au sud de Bruxelles que Nicolas Vadot raconte le quotidien de son métier. Il est dessinateur pour les journaux Le Vif et l’Echo, éditorialiste, auteur de bandes dessinées mais aussi et surtout caricaturiste passionné et engagé.   
 

Le cadre de la loi

 

Assis dans un fauteuil kaki, les jambes croisées, le dessinateur de presse affirme que la liberté d’expression est la base de son métier. Elle fait partie de son quotidien. « On dit souvent qu’on est comme les canaris dans la mine. Dans la mine, il fallait toujours un canari, car dès que le canari arrêtait de chanter, c’est que le coup de grisou n’était pas loin. Ils devaient tous remonter ».

Ses balises, dans la mine du dessin, c’est la loi et ses limites par rapport à la liberté d’expression : l’interdiction d’insulter ou de diffamer quelqu’un. Mais il distingue la loi et les idées : « En revanche, une religion, ce n’est pas quelqu’un, c’est une idée. On a tout à fait le droit de conchier une religion si on veut, à partir du moment où c’est une idée. Une idée n’est pas une vérité, c’est un concept, c’est une croyance, et donc, on a tout à fait le droit de la critiquer. Ça, c’est dans la théorie. Dans les faits, c’est un peu plus compliqué, évidemment ». Pour lui, le seul cadre à prendre en considération, c’est la loi.

Nicolas Vadot se redresse. Il n’affirme pas pour autant « Je suis Charlie », même s’il défend le journal Charlie Hebdo, tant qu’il reste dans le cadre de la loi. Et selon lui, les notions de loi et de morale sont souvent confondues aujourd’hui. « Ce sont deux choses différentes : la loi s’applique à tous, la morale ne regarde que vous. Donc, par exemple, quand je dois expliquer ça à des plus jeunes, je prends un exemple très con, je dis : si vous avez envie de peindre votre cuisine en rose fluo, rien ne vous l’interdit. La morale pourrait vous dire que c’est très laid de repeindre votre cuisine en rose, mais si vous avez envie de la repeindre en rose, vous pouvez le faire. Ca, c’est la loi. La morale, c’est autre chose. On a vu ça, par exemple, pour le mariage homosexuel : les gens peuvent être contre l’homosexualité et tout ça, mais le mariage homosexuel, ça donne des droits à quelqu’un sans en enlever à d’autres. On reste dans le cadre de la loi ».

 

La liberté du caricaturiste


C’est ici qu’intervient la démocratie. Le caricaturiste estime qu’une démocratie où il n’y a plus vraiment de liberté d’expression n’en est plus une. Mais que permet la loi belge aux caricaturistes ? Le dessinateur parle alors en son nom mais aussi en celui de Pierre Kroll, un caricaturiste belge principalement connu pour ses dessins dans le journal Le Soir. « 
En Belgique, on est un pays tout à fait libre, et notamment pour les dessinateurs de presse. On est un des pays les plus libres au monde. Donc, on a beaucoup de chance de ce point de vue-là. Pierre et moi, on est beaucoup médiatisés. Et nos journaux nous donnent une grande liberté. Lui, pourrait dire pour le sien, mais moi, mes deux miens, me donnent une grande liberté ».

 

La ligne rouge

 

Par contre, comme pour chaque métier, il y a des sujets tabous. Ici, le sexe en fait partie et ça, ça peut être un frein lorsque Nicolas Vadot prend le crayon. « Dessiner des sexes en érection, ça, c’est difficile ! C’est arrivé, je me souviens, en 2011, quand il y a eu l’affaire DSK (ndlr : Dominique Strauss-Kahn), et en même temps, il y avait Berlusconi, il y avait Tiger Woods, on avait les 3 « bandards fous » en même temps. Là, j’ai pu me déchaîner pendant 6 mois. Et puis un jour, ma rédactrice en cheffe m’a dit « il faudrait peut-être te calmer avec les sexes en érection. J’ai des lecteurs qui me disent qu’ils ne peuvent plus montrer Le Vif à leurs enfants. » Donc voilà. Les limites sont là. Moi, je suis toujours là pour tester, pour voir ». L’éditeur d’un journal prend donc la responsabilité de toutes les publications, y compris les caricatures. C’est lui ou elle qui décide si la ligne rouge est franchie.

Peur d’être choqué

 

Les productions de Nicolas Vadot ne sont pas toujours appréciées. Le caricaturiste partage un problème actuel à propos de la réaction du public face à ses dessins. Pour lui, aujourd’hui, les gens ont peur, ils ont peur de tout et surtout ils ont peur d’être choqués. « Or, dans une démocratie, on a le droit d’être choqué et on a le droit de choquer. Comme les gens se sont arrêtés de penser, notamment avec le coronavirus, il n’est plus question de rire. Rire de la mort, par exemple, ça, c’est totalement tabou ».

Les réseaux sociaux aggravent davantage la situation.  « Les réseaux sociaux n’aident pas, évidemment, parce qu’ils favorisent la crétinisation généralisée. Les gens ont l’impression qu’on n’a plus le droit d’être choqué. Et donc, c’est là où se loge le politiquement correct, c’est-à-dire qu’on n’a plus peur de ses propres réactions. On a peur que le fait qu’on ne soit pas choqué choque d’autres gens. Donc, c’est vraiment un cercle vicieux. C’est là-dessus qu’il faut absolument continuer à se battre. Quand on me dit « par exemple, sur les caricatures, il ne faut pas offenser les musulmans ». Sa fille pré-adolescente arrive dans son bureau, dit bonjour, et marche presque sur le dictaphone. Un rire, et l’entretien reprend : « Et offenser les non-croyants, ça, on n’y pense jamais en revanche hein ! Mais je suis désolé, dans un État de droit, on a le droit de croire ou de ne pas croire ».

 

Les critiques
 

Certaines publications entraînent des critiques de la part des lecteurs des journaux belges ou encore de bandes dessinées. Le caricaturiste raconte une anecdote qui date du début de la première vague du Covid-19, au mois de février 2020, où il publie un dessin où l’on voit le Covid-19 personnifié, dire qu’il est une bonne nouvelle et que grâce à lui, le problème des pensions peut être réglé. Rapidement, un homme âgé de 80 ans réagit à cette publication et trouve cela scandaleux. « Justement, je peux pousser comme ça, parce qu’il ne faut pas oublier que ce que j’exprime, c’est un point de vue. Ca n’est pas une vérité entière. Et c’est un certain angle. Donc, je ne pars pas du principe qu’on s’informe avec moi. Mon métier, ce n’est pas d’informer, ce n’est pas de désinformer, c’est de déformer. Un dessin n’est pas exhaustif. Ca reste un point de vue. Et les gens ont tendance à penser que c’est exhaustif ».

L’autocensure


Arrive la question de l’autocensure des dessinateurs. « 
Les gens qui vous disent qu’ils ne s’autocensurent pas mentent. Parce que dans la vie, on s’autocensure tout le temps. Moi, si je suis à la caisse du supermarché et que je trouve que la caissière est très moche, je ne vais pas lui dire qu’elle est très moche. On peut dire que c’est de l’autocensure… Qu’est-ce que ça apportera ? Rien. Et là, c’est insultant. Donc, de l’autocensure, on la pratique toujours. Il y a des sujets sur lesquels j’ai un point de vue, que je ne vais pas imposer non plus aux gens. Par exemple, l’euthanasie ». 

Lorsqu’il dessine, Nicolas Vadot veut susciter le débat : « Pas imposer ses points de vue, parce que sinon, ça devient de la religion. Si je voulais faire de la religion, je serais curé, je ne serais pas dessinateur de presse », dit-il en riant, imaginant tout-à-coup sa soutane virtuelle.  

Un réel danger
  

L’affaire Samuel Paty terrifie le caricaturiste. Il estime avoir été dans le déni jusqu’à cette affaire et a même l’air désemparé et toujours choqué de la tragédie. « Parce que moi, j’aurais très bien pu être Samuel Paty. Je pourrais très bien être Samuel Paty plus tard. Je suis beaucoup allé dans les écoles, notamment dans les banlieues parisiennes. J’ai montré des caricatures de Mahomet et tout ça. Et autant je pense qu’un attentat préparé de manière professionnelle, comme celui de Charlie Hebdo, ça ne pourrait plus arriver, … en revanche, des jeunes fous comme le mec qui a décapité Samuel Paty, ça, c’est extrêmement inquiétant ». Nicolas Vadot fait très attention et est loin d’être à l’aise suite cette affaire. De façon honnête et courageuse, il fait part d’un sentiment de peur qu’il éprouve encore aujourd’hui et qui n’a pas l’air d’être près de s’en aller. Pour lui, le danger, il est réel, il est là et il y a banalisation.

Le dessinateur s’est rendu dans plusieurs écoles belges, françaises, ivoiriennes, tanzaniennes… Mais après ce qui est arrivé au professeur français Samuel Paty, il n’est plus sûr de vouloir encore y aller. « Après les attentats de Charlie, j’ai été dans des écoles ici, avec deux gardes du corps armés jusqu’aux dents, en voiture blindée et tout. C’était une école à Liège, une à Bruxelles, des écoles ordinaires, mais ils avaient tellement peur à l’époque ! »Des choses, dans ces différentes écoles, il en a pourtant vues et vécues. Il partage une anecdote où une jeune fille de la classe portait un décolleté dans les premiers rangs. « Je lui dis « si vous mettez un décolleté, c’est quand même pour qu’on vous regarde ! » Elle me dit « comment osez-vous dire ça ? C’est du sexisme ! ». Je lui dis « j’ai dit regarder, hein, j’ai pas dit mettre les mains »… « Hé, c’est du sexisme, et comment osez-vous ??? » Et cinq minutes après, je montre un dessin sur Damso, c’était à l’époque où il devait faire l’hymne des Diables rouges et Dominique Leroy, la patronne de Belgacom (ndlr : aujourd’hui Proximus) avait dit « vu les paroles de Damso, s’il fait l’hymne des Diables rouges, moi je ne sponsorise plus. » Boum. Moi, je n’avais jamais entendu parler de ce mec-là, je ne savais pas que c’était l’idole des adolescents, et j’ai été voir les paroles de ses chansons. Et c’est terrifiant. C’est d’un sexisme épouvantable ! Et la même fille qui cinq minutes avant me dit « Comment osez-vous ? » à propos du décolleté, là, elle me dit « comment osez-vous vous en prendre à Damso ? ». J’ai dit que Damso et le rap, c’était quand même pas ce qu’il y a de mieux pour l’émancipation féminine ! « Ah oui, mais vous ne pouvez pas, vous ne comprenez pas, c’est du second degré, machin…». Ah bon ? Du second degré ? Quand je vois les paroles, c’est pas du second degré, pour moi, c’est du premier degré, du sexisme pur et dur ! Ah oui, je m’en étais pris à une idole. Et l’idole, que ce soit un prophète, un chanteur, c’est pareil, en fait ».

Les réactions du public


Après plus de 30 ans de carrière, le dessinateur remarque une évolution des réactions du public face aux caricatures. « 
Ce qui a tout changé, c’est l’arrivée d’internet. Moi, j’ai commencé en 1993, vous n’étiez pas née, j’imagine ! Et internet est arrivé en 1994, mais ça a été balbutiant, je vais dire, jusqu’à 2000 à peu près, et donc, tout à coup, le spectre a changé, parce que le dessin de presse, pour être connu, il doit être contenu dans un contexte. C’est-à-dire un contexte culturel global, et ensuite des gens qui lisent les journaux, ce qui en fait déjà beaucoup moins. Sauf qu’avec internet, en un clic, votre dessin, il va être vu à l’autre bout du monde. Et il va être vu différemment. Il y a un dessin que je montre toujours…». Tout à coup, il se lève de son fauteuil et sort de son bureau pour aller chercher une bande dessinée qui reprend ses différentes caricatures. Il revient quelques secondes plus tard et poursuit : « Si vous vous souvenez, après les attentats de Charlie, il y a eu la Une des survivants : le dessin de Luz, « Tout est pardonné ». Et je vois ce dessin, je me dis « putain, il a dessiné Charles Michel ! ». Parce qu’en plus, il y avait marqué « Je suis Charlie ». On enlevait le turban, on avait Charles Michel ! Donc, j’ai fait ce dessin-là ».


« Bon… Vous, vous comprenez, parce que vous savez qui c’est, Charles Michel. En revanche, j’ai montré ce dessin dans les banlieues françaises, et j’ai montré ce dessin dans une école à Dar es Salaam, en Tanzanie, en 2016, pays musulman rigoriste. Ils m’ont dit « mais comment osez-vous, c’est du blasphème, vous avez caricaturé Mahomet ! ». J’ai jamais caricaturé Mahomet ! C’est le Premier ministre belge, hein… Et là, tout à coup, on peut commencer à travailler, parce que ils se rendent compte qu’ils ont une vision totalement parcellaire des choses. Et ça, c’est quelque chose de vraiment totalement nouveau ». Pour le dessinateur, lorsqu’un dessin est sorti de son contexte, on peut lui faire dire tout ce qu’on veut. Il ajoute que lorsqu’un dessin est publié sur un réseau social, ses créateur·rice·s ne peuvent plus rien faire. Alors qu’avant, lorsque les caricatures étaient dans le journal, leurs auteur·rice·s pouvaient répondre aux gens.

Internet, les réseaux sociaux et les attentats terroristes ont bouleversé les habitudes sociales. Ces trois transformations, Nicolas Vadot en a bien conscience, à chaque fois qu’il se lance dans un nouveau dessin.

Le journaliste

S’autocensurer ?
Ah oui, bien sûr ! Clairement, tout le temps en fait, et même inconsciemment, je crois. Parfois, on essaye d’aller un peu plus loin…
Après, comme journaliste, on a un objectif d’être le plus proche possible d’une certaine neutralité.

Pascale Claude

Journaliste, RTBF

Dans les couloirs du patio radio de la RTBF, les allées et venues des journalistes ne sont pas fréquentes. La crise sanitaire oblige la majorité des employé·e·s à faire du télétravail. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas de Pascal Claude, journaliste et animateur radio. Il présente l’émission hebdomadaire « Dans quel monde on vit ? » dont une rubrique s’intitule « En toutes lettres ! ». Il s’agit d’une lettre ouverte rédigée par des auteur·ice·s ou des chroniqueur·euse·s.

Une chronique de dernière minute


C’est encore tout frais. La lettre ouverte d’un chroniqueur nommé Laurent de Sutter, un habitué de l’émission « 
Dans quel Monde on vit » a déclenché une tornade. « Au départ, Laurent de Sutter avait écrit un autre texte pour ce jour-là. Et puis, il a eu comme nous tous connaissance de ce qui s’est passé en France avec ces violences policières, cette personne qui a été tabassée, qui a fait la une de Libération le lendemain etc. Et ce texte, il l’a écrit en colère. Parce qu’une fois de plus, c’étaient des images. Bon, ok ça se passe en France, mais aujourd’hui, ça n’a pas de frontière. Il y en a des tas en Belgique aussi, mais c’est une information qui n’est pas restée à l’intérieur du pays », explique Pascal Claude.

Ce matin-là, vendredi 4 décembre, Laurent de Sutter arrive en studio en retard, avec un nouveau texte sur les violences policières. Pascale Claude n’a pas le temps de relire sa nouvelle chronique mais ils prennent tout de même la décision de la découvrir lors de l’émission. Elle est plus en lien avec l’actualité.

« Il fait sa chronique que je découvre en même temps que les invités et le reste de l’équipe. Je la trouve un peu brutale, un peu choquante, avec certains raccourcis, avec à certains moments un manque de nuance. Maintenant, il y a des idées dedans, il y a une vision du monde. En plus, je savais aussi qu’il avait déjà travaillé sur ce sujet, il a écrit un livre sur la police et tout… Et il y avait un appel. Moi, ce que j’ai lu dans son texte, ça peut paraître bizarre avec ce qui est né après, mais c’est un appel à la fin des violences. C’est un texte non-violent.» Emission terminée, la chronique est disponible sur le site de la RTBF sous format de podcast et la rediffusion de
«  Dans quel Monde on vit ? » est à portée de main.

Pascale Claude sait que ça peut faire réagir et susciter la polémique mais il estime qu’on peut faire réagir. L’une des possibilités que fournit cet exercice de lettre, c’est de fournir un débat. « Et d’ailleurs, après la diffusion de l’émission, j’ai reçu quelques mails, mais deux, trois, quatre, cinq messages, pas plus, et beaucoup moins que pour certaines lettres. »

La RTBF fait marche arrière


Petit à petit, les critiques s’amoncellent et les propos du chroniqueur de l’émission de Pascale Claude sont remis en question. L’interprétation de la lettre devient confuse pour de nombreux auditeurs. Y a-t-il des amalgames ? Incite-t-elle à la haine ? Est-ce en accord avec la déontologie de la RTBF ? Durant deux jours, pourtant, le texte continue à circuler.

« Le texte, il est publié dès le samedi sur le site internet et sur la page de l’émission. Et entre le samedi et le dimanche, il a été partagé plus de 4000 fois. Donc, le texte, il existait, il circulait déjà. Et puis le dimanche en fin de journée, il y a un syndicat de police et un président de syndicat de police qui n’est pas content, et qui le fait savoir sur Twitter. Il fait un tweet, qui est relayé par le président du MR, Georges-Louis Bouchez, et là, ça prend une ampleur sur les réseaux sociaux assez rapidement. Et au même moment – et je ne fais pas du tout le lien entre les deux événements – Franck Istasse, le chef éditorial de La Première, transfère un mail d’un auditeur qui se plaint, qui fait référence à Radio Mille Collines, en disant que c’est un appel à la violence. »

La chronique de de Sutter prend beaucoup plus d’ampleur que prévu. La direction de la Première décide de supprimer le texte et sa version audio deux jours après leur publication sur le site la RTBF. « Entendre un texte, c’est pas la même chose que le lire. Dans le texte, peut-être qu’on sent sa colère en le lisant, mais on l’entend aussi. C’est aussi dans une émission où les gens savent à quoi s’attendre. Quelqu’un qui tombe sur cette lettre et qui n’est pas du tout un auditeur de cette émission, peut être un peu choqué parce qu’il n’est pas du tout habitué à voir ce type de contenu. On ne voit pas le contexte. C’est un exercice artistique et stylistique, c’est une lettre qui n’est pas à prendre au pied de la lettre. »

Un public partagé


Les violences policières sont un sujet difficile à aborder sur le ton d’un billet d’humeur, surtout en cette période où elles sont filmées, dénoncées et partagées sur les réseaux sociaux. Quand un média public tel que la RTBF en parle, ça interpelle.

Les réactions du public suite à la chronique de l’émission de Pascale Claude sont de 2 types : «  Il y a ceux qui ont été choqués, ont trouvé ça honteux, appel à la haine, à la violence etc. Et puis les autres, ceux qui ont dit « Oh scandale, la liberté d’expression de la RTBF est mise à mal puisqu’on a retiré le texte. Apparemment, au service médiation, il y a eu plus de personnes qui ont critiqué le retrait plutôt que le texte. » 

Etes-vous Pascal ?


La situation est telle que Pascal Claude se réinterroge aujourd’hui. « 
Moi, j’ai mis ça en lien avec Charlie Hebdo. En ce moment, se joue le procès, et on n’a pas arrêté de marteler « Je suis Charlie », c’est pas grave si des caricatures choquent etc. Et on a eu aussi des témoignages de musulmans disant « je suis choqué ». Mais ici, j’ai fait un peu le parallèle : pourquoi est-ce qu’on ne peut pas choquer des policiers ? Moi, je n’aurais pas écrit ce texte-là, non plus, mais voilà, c’est pas ma manière de faire, de m’exprimer, de penser, mais je ne vois pas pourquoi cette manière-là de s’exprimer et de penser ne pourrait pas exister. »

Chacun·e·comprend le texte à sa façon. On se rend compte qu’il n’y a pas de distance par rapport au texte. « Laurent De Sutter, quand il dit « chers flics », c’est une manière de ne pas mettre la police dans sa globalité. « Vous qui, vous qui… », c’est certains flics en particulier, même si on peut avoir l’impression que c’est une globalisation et que c’est mettre tout le monde dans le même panier. Et moi, c’est précisément ça qui me dérange dans son texte, c’est le fait qu’on pouvait avoir cette vision-là en lisant le texte. Pour la direction de la RTBF, c’est ça qui a primé. Maintenant, il y a du débat hein ! Au service juridique, ils estiment que ce n’est pas un article qui appelle à la haine ou la violence. Mais ce sont des mots qui ont été écrits dans le communiqué de presse en disant que c’était une lecture qui était possible. Mais elle ne l’a jamais été pour moi. » 

Les risques de l’information


En effet, les journalistes rencontrent de nombreuses difficultés liées à la liberté d’expression. Chaque information partagée peut engendrer une multitude de réactions non attendues. « 
C’est la question de la responsabilité qu’on a de laisser un propos s’étendre, être diffusé. Et parfois, on n’est pas attentif à tout, il y a déjà eu des dérapages dans certaines émissions, des propos antisémites qui sortent… Et puis, il y a la question de savoir quel est l’intérêt d’une parole aussi. C’est compris dans la liberté d’expression.» Pascale Claude estime avoir une responsabilité en tant que diffuseur. Le journaliste illustre ses propos par la décision de certains médias américains d’arrêter la diffusion de plusieurs discours de Donald Trump lors de la campagne présidentielle aux Etats-Unis. Il prend le temps de réfléchir, et conclut en affirmant que la liberté d’expression ne cesse de réinterroger la responsabilité du journaliste.

Un travail peut-être passionnant mais qui requiert un esprit critique et une analyse rigoureuse de l’information. « Le problème aujourd’hui, dans les médias, c’est que, comme dans la société, on est dans le temps court. Et dans le conflit et le clash permanent. On ne prend pas le temps de débattre ». Lorsqu’il n’y a pas d’échange, pas de contre-avis, le journaliste peut s’autocensurer pour s’assurer de ne rien dire de compromettant. « On se demande comment ça va être reçu, tel ou tel sujet, est-ce que le public est prêt ? En plus, c’est toujours un peu des questions abstraites, car qui sommes-nous pour dire que le public est prêt ou pas, et de toutes façons, on se plante quand même ! ». Cela fait beaucoup de questionnements pour parfois peu de liberté d’expression. « Un journaliste, aujourd’hui, il n’a pas la liberté par exemple de manifester. […] En tant que journaliste, on n’a pas à faire part de nos opinions ».

Pour clore la discussion, Pascale Claude dénonce une réelle difficulté à avoir des débats, des discussions, des espaces d’échange et encore plus avec la crise sanitaire que l’on traverse. « On est amenés à se retrouver toutes et tous derrière des vitres, et à s’exprimer comme on peut et quand on peut, et quand on peut, on va sauver le monde en éructant un truc…». Une constatation pertinente  qui, elle aussi, peut compliquer la liberté d’expression du journaliste dans la pratique de sa fonction.

Le psychopédagogue

La notion de liberté doit être mesurée et j’ai même peur d’une liberté démesurée pour le moment. La délicatesse, c’est la mesure de la liberté. Si on introduit cette notion derrière la notion de liberté, on fera de la liberté quelque chose qui ne sera pas une arme à double tranchant.
Bruno Humbeeck

Psychopédagogue

Dans ce quartier de Grez-Doiceau, une commune du Brabant wallon, les villas quatre façades s’alignent sagement. C’est dans ce village francophone que le psychopédagogue Bruno Humbeeck a son cabinet.Son bureau rempli de livres éducatifs, sociologiques et philosophiques reçoit de nombreux patients chaque semaine. 

Une liberté pas toujours bien utilisée

 

« Tout le monde sait que certains propos ont tendance à plus choquer que d’autres» L’expert estime qu’on ne peut pas autoriser tous les comportements au nom de la liberté d’expression dans les écoles. Il fait référence à la moquerie qui doit être tenue sous surveillance dans le monde réel mais encore plus dans le monde virtuel.  

« On se retrouve avec des personnes qui utilisent la liberté d’expression à des fins de domination de l’autre. Et c’est sur ce plan-là qu’il faut qu’il y ait à la fois des limites légales mais aussi des limites normatives ». Poser un cadre, des limites, cela fait partie des dispositifs que le psychopédagogue développe dans plusieurs écoles. Par la parole, en groupe ou en individuel, avec les élèves, il parvient à maintenir les comportements comme étant supportables pour chacun. 

« Pour moi, la liberté d’expression ne doit pas être générée et gérée par celui qui émet le comportement ou la communication. Par exemple, si je vous fais une blague et que je vous dis que c’est pour rire, çe n’est pas à moi de vous le dire. C’est à vous à me dire si vous avez été blessée ou non ». 

Et l’humour des caricatures ?


Chauffage électrique allumé, stores baissés, l’entretien se poursuit. Et les caricatures humoristiques de Charlie Hebdo dans tout ça ? Bruno Humbeeck affirme être d’accord avec ce type d’humour lorsqu’il attaque des institutions, des personnages symboliques ou encore des puissants. Par contre, l’expert est beaucoup plus réservé quand l’attaque vise des personnes. Il illustre ses propos avec les blagues sur les blondes : « 
Elles ne sont jamais faites par un homme seul face à une blonde. Il sait très bien ce qu’il risque : si la blonde ne rit pas, il va se retrouver avec son humour idiot sur les bras. Il va donc attaquer avec d’autres hommes et ça devient une arme de domination. Il va se mettre à faire des blagues sur les blondes dont les autres hommes vont rire et quand la blonde ne rira pas, elle sera coupable 3 fois : coupable de ne pas rire, d’être bête parce qu’elle est blonde et si elle ne rit pas, on dira qu’elle n’a pas d’humour. Vous allez mettre la personne dans une situation d’impuissance. »  

Le sujet de la liberté d’expression des professeurs arrive dans la conversation. Bruno Humbeeck dit être allé dans plusieurs écoles après les attentats de Charlie Hebdo. Se rendre dans des établissements scolaires, ça fait  d’ailleurs partie de son quotidien. Il explique avoir vu des professeurs mettre en scène des débats de manière un peu maladroite sur la liberté d’expression, mais que ce n’était pas de leur faute car ils n’avaient pas d’outils. 

Le psychopédagogue décrit la scène : « Qu’ est-ce que vous pensez de ce qui s’est passé avec Charlie Hebdo ?  »  demande l’enseignant à ses élèves. « Il y a tout de suite un groupe qui se fige parce que les opinions sont liées à l’identité chez l’adolescent » déclare-t-il. Un élève s’exprime en premier : « On a bien fait de les dégommer ces salopards, ils n’avaient qu’à pas rigoler de notre religion.» Un autre groupe se fige « Retournez chez vous sales bougnoules, vous devez respecter la liberté d’expression. » Le psychopédagogue dit que l’enseignant a essayé de faire du débat et résultat, il y a eu des plaintes pour islamophobie et islamophilie. C’est dans ce type de situation que Bruno Humbeeck entre en jeu et propose une façon différente d’aborder la liberté d’expression que celle du professeur. « Au lieu de dire qu’est-ce que vous pensez, on va dire qu’est-ce que vous ressentez. On ne conteste pas les émotions. Si on protège les émotions, on protège les personnes. La liberté d’expression, c’est aussi le devoir d’éviter de blesser juste pour le plaisir de blesser ».  L’expert estime que l’échange en termes de communication, c’est accepter que deux points de vues restent divergents tout en étant tout aussi valables l’un que l’autre. Il fait référence à une technique de communication qui permet la liberté d’expression : les chapeaux de Bono. Comme présenté ci-dessous, chaque chapeau a un rôle attribué à une personne lors d’une conversation. 


« Ça fonctionne très bien dans la prise de décision. L’outil est très utilisé dans le monde de l’entreprise, mais on l’utilise aussi maintenant dans l’enseignement. Ce sont des techniques qui permettent une vraie liberté d’expression parce que votre opinion  n’est jamais qu’un point de vue sur les choses ».


La montagne de la stupidité

Il est parfois bien plus facile de s’exprimer sur les réseaux sociaux que face à une personne de notre entourage familial, de notre cercle d’amis ou encore de notre travail. Bruno Humbeeck estime d’ailleurs que les personnes qui font autorité et les imbéciles sont mises sur le même pied sur les réseaux sociaux. « Dès qu’on affronte un nouveau problème, on grimpe une montagne qu’on appelle la montagne de la stupidité ». Il prend pour exemple les nombreux posts ou discussions commentés par des internautes sur la pandémie du Covid-19 ou encore le vaccin. « On grimpe très vite sur le pic de la stupidité. Après, derrière, on a une vallée qu’on appelle la vallée de l’humilité où on va se rendre compte qu’il faut travailler beaucoup pour comprendre ce que l’on dit. Et puis il y a un plateau, celui de la solidité de penser qui permet d’avoir des opinions modestes sur les choses. Par rapport à la liberté d’expression, on est obligé de laisser exploser les gens dans le pic de la stupidité. »

Compliqué de se situer sur un de ces niveaux lorsqu’on réagit de façon immédiate voire non réfléchie à tout ce qui passe sous les yeux. Mais au fond, est-ce que tous et toutes ont la possibilité de réagir ainsi ? Bruno Humbeeck n’est pas de cet avis. « La démocratie, ce n’est pas la parole pour tous, c’est la parole pour chacun. Il faut faire la différence entre les deux. Je préfère les démocraties émotionnelles participatives où on considère que tous ceux qui ont une émotion sont égaux par rapport à ces émotions. L’égalité par rapport à l’émotion qu’il vit va nous permettre de nous exprimer et je vais libérer votre prise de parole et la protéger en signalant que personne n’aura le droit de contester vos émotions ». 

Il y a 30 ans, on ne parlait pas d’expression émotionnelle. La liberté d’expression est aujourd’hui remise en question dans des nouvelles formes d’expression qui sont, d’après Bruno Humbeeck, mieux mises à jour notamment dans les écoles. Maintenant, l’expression est aussi l’expression de ses émotions.

Comment notre psychisme fonctionne-t-il lorsqu’on nous raconte une blague ? Petit détour par un article scientifique du journal The conversation. Des psychologues cognitifs ont élaboré une théorie en trois étapes sur la compréhension d’une blague. Il faut être capable de :

  1. Se représenter mentalement le contexte de la blague ;
  2. Détecter l’incongruité qui se niche dans la blague, en « scannant » mentalement ses multiples interprétations ;
  3. Résoudre cette incongruité en inhibant l’interprétation littérale de la blague – celle qui n’est pas drôle – au profit de sa version rigolote.

L’avocat

La liberté d’expression, ce n’est pas une liberté comme les autres. Ce n’est pas la possibilité de faire ce qu’on a envie de faire. C’est la possibilité de pouvoir heurter, choquer ou inquiéter par ses propos des personnes qui ne veulent pas entendre ce qu’on dit.

Bernard Mouffe

Avocat au Barreau de Bruxelles et spécialiste en droit des médias

C’est la seule photo de Bernard Mouffe disponible sur internet. Elle doit dater d’il y a une quinzaine d’années. Un signe évident que l’avocat n’est pas un adepte des réseaux sociaux. Pour vivre heureux, vivons caché ? Aujourd’hui, Bernard Mouffe porte une solide paire de lunettes. C’est ainsi qu’il apparaît sur l’application Teams, à l’heure du rendez-vous virtuel, Covid-19 oblige. 

Le risque du virtuel


A propos des réseaux sociaux, l’avocat au Barreau de Bruxelles et spécialiste en droit des médias fait preuve d’une prudence certaine. A tel point qu’il ne souhaite pas faire parvenir une photo de lui plus récente. La seule et unique photo de lui disponible sur internet fait l’affaire. Le virtuel est-il un nouveau danger pour la liberté d’expression ?
Aujourd’hui, la Belgique fait face à une crise sanitaire et la plupart des cours sont donnés en ligne aux étudiants. Bernard Mouffe connait personnellement plusieurs professeurs qui s’autocensurent lorsqu’ils enseignent à leurs élèves. Il partage une certitude : « Je suis certain que la plupart des profs se modèrent de crainte que certains propos enregistrés puissent être relayés sur un réseau social par la suite. Les gens, surtout sous pseudonymes, ne vont pas se gêner pour relayer l’information et démolir la réputation de quelqu’un. La tendance c’est que malgré tout, si ce buzz existe, l’employeur (l’université où l’école) risque par définition de calmer le jeu et de mettre le professeur de côté pendant x temps ». 

A noter que cette possibilité d’enregistrement existe également si le cours est donné dans une classe ou dans un auditoire. La technologie des ordinateurs et des téléphones permet d’enregistrer les paroles du professeur ou de prendre des photos incognito. La crainte de leur diffusion mal intentionnée sur les réseaux sociaux peut représenter un frein à la liberté d’expression d’un orateur.
Bernard Mouffe se rend dans des écoles secondaires pour diriger de nombreuses conférences de communication sur la question du droit à l’image, du respect de la vie privée, des réseaux sociaux… Pour lui, certains principes assez classiques sont peu à peu remis en question dans le cadre de l’enseignement. « En secondaire, on se rend compte que la plupart des profs ont envie de tutoyer leurs élèves et d’être tutoyés par leurs élèves aussi pour donner une espèce de jeunesse, de dynamisme. Ça ne dérange pas un prof d’être ami avec ses élèves. Imaginons que le prof tutoie tous les élèves, est ami avec tous les élèves et qu’ ils sont tous présents comme amis sur son réseau social… Mais qu’en est-il à partir du moment où il y en a 3 qui ne le sont pas parce qu’ils n’ont pas accès au réseau social, parce qu’ils ne veulent pas y être, etc. ? ».  

50 qui rient et un qui pleure


Bernard Mouffe établit un parallèle entre le milieu de l’école et celui des dessinateurs ou humoristes. Dans les deux cas, l’éthique du métier entre en jeu. L’enseignant a un rapport particulier à ses élèves ; le comédien, à son public. « 
Même principe pour un caricaturiste, il a un rapport particulier et un humour. Son objectif est de faire rire et son objectif est tout à fait légitime. Fait rire, ça nuit à quelqu’un incontestablement, mais à partir du moment où c’est pour faire plaisir à 50 personnes qui rient pour 1 personne qui pleure, le droit estime que c’est légitime. Si le caricaturiste dépasse sa limite, c’est à dire se moque légitiment de quelqu’un qu’il ne connait pas et qu’il n’est plus comique, qu’il devient méchant, son intention étant d’humilier la personne à des fins personnelles, dans ce cadre-là c’est illégitime. Tout dépend du contexte qui fait que… Dans les deux cas, l’éthique du métier entre en jeu » 

 

Petit cours de droit

L’avocat fixe le cadre juridique de la liberté d’expression : c’est essentiellement la Convention européenne des droits de l’homme qui la garantit, et plus précisément son article 10.
 

Bernard Mouffe a la précision juridique des professeurs de droit. L’avocat enseigne le droit des médias à l’Université de Namur. Il connaît par cœur les paragraphes de toute législation en rapport avec le sujet. Il cite le premier paragraphe de l’article 10 en question : le texte affirme que toute personne peut exprimer un certain nombres d’éléments et donc exprimer ce qu’elle pense de la manière la plus générale possible. L’avocat ajoute que la Cour européenne des droits de l’homme interprète cet article 10 et il glisse une nuance : « Cette liberté d’expression vaut pour tout ce que les gens ont envie d’entendre, mais ça vaut aussi et surtout pour tous les éléments qui heurtent, choquent ou inquiètent tout ou partie de la population. La liberté d’expression, ce n’est pas une liberté comme les autres ».

Un droit légitime de nuire

 

L’expert en droit des médias poursuit en faisant une comparaison entre liberté et liberté d’expression. On dit souvent que la liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. « Paradoxalement, la liberté d’expression c’est l’inverse. Elle ne commence à exister qu’à partir du moment où elle nuit à autrui. C’est une liberté tout à fait particulière parce que c’est ce qu’on appelle en droit, un droit légitime de nuire. Elle est associée à cette nuisance. » 
Une personne a donc le droit d’avoir une opinion quelle qu’elle soit et de l’exprimer. « Le principe même de la liberté d’expression c’est de pouvoir exprimer une opinion même si elle est nuisible, c’est à dire si elle heurte, choque ou inquiète la personne à laquelle on s’adresse ». Mais ça ne s’arrête pas là. « La Cour européenne va plus loin, elle dit que la liberté d’expression vaut surtout lorsque les propos heurtent, choquent ou inquiètent. La situation est particulière parce que la liberté d’expression n’a de sens en tant que liberté qu’à partir du moment où une personne accepte de pouvoir être agressée par les propos de quelqu’un d’autre. » Pour Bernard Mouffe, la liberté d’expression, en termes de définition, c’est un droit légitime de nuire par des propos. 
 

Les limites


Bien évidemment, toute liberté a ses limites, surtout lorsqu’il s’agit de liberté d’expression. C’est ici que le paragraphe 2 de l’article 10 de la Convention européenne des Droits de l’Homme entre en jeu et autorise des restrictions à la liberté d’expression. Ce que la loi ne permet pas, c’est l’incitation à la discrimination raciale. L’expert cite un exemple : « 
Je peux tenir des propos racistes, puisque c’est ma liberté d’expression, mais je ne peux pas inciter à la discrimination raciale. Il existe d’autres restrictions comme la sécurité publique, l’ordre public, les atteintes aux mœurs, les outrages publics, l’atteinte à l’honneur et à la réputation, la divulgation de secret… Même dans ce cadre-là, il ne faut pas oublier que ce sont des exceptions au principe. La plupart des gens n’arrivent pas à admettre qu’on puisse leur tenir des propos qu’ils ne veulent pas entendre. » Et pour l’avocat, ne pas vouloir entendre un propos, c’est de la censure et la censure est interdite en Belgique. 

 

L’immunité de l’avocat


Bernard Mouffe est membre du cabinet Odity qui propose divers services juridiques. A propos de l’exercice de la liberté d’expression des avocats dans le cadre de leurs fonctions, il explique que tous bénéficient d’une immunité à la plaidoirie. L’avocat peut donc dire tout ce qu’il veut pour défendre son client au tribunal. « 
On ne pourra jamais être poursuivi pour calomnie, diffamation, injure… On n’est pas tenu à une vérité quelconque et à modérer nos propos tant qu’on est dans le cadre de notre métier. Si je devais me restreindre, je ne pourrais plus défendre. » Par contre, sur les réseaux sociaux, l’avocat est une personne comme tout le monde et son immunité n’est pas d’application.

Pas de masques sur les réseaux sociaux


La discussion se poursuit et l’utilisation de plus en plus courante des pseudonymes est soulevée. L’avocat développe ses propos et met en parallèle les publications d’articles sous pseudonyme dans la presse satirique et l’utilisation de pseudos sur les réseaux sociaux.
 « Dans la presse satyrique, la responsabilité était prise en charge par l’éditeur et non pas par l’auteur. Le problème des réseaux sociaux, c’est qu’ils élargissent cette logique en disant « on le droit de prendre un pseudonyme et on a le droit à ce moment-là de dire tout ce qu’on veut, parce qu’on a une forme d’impunité liée au fait que personne ne sait qui on est ». Ça n’a pas de sens car il y a moyen de lever le pseudonyme et de poursuivre de manière spécifique la personne ». 

Cette utilisation de plus en plus fréquente au XXIe siècle n’est d’ailleurs pas sans conséquences. L’avocat estime que les réseaux sociaux se pourrissent eux-mêmes rien qu’avec cette logique où l’internaute considère que ce n’est pas lui qui parle mais quelqu’un d’autre. « En termes de presse, c’est un réel problème car ça véhicule des informations qui n’en sont pas, ça véhicule des atteintes à la réputation et dans ce contexte-là c’est inadmissible. On voit bien que les médias qui avaient ouvert leurs portes ou leurs pages à des commentaires ont été obligés soit de les modérer de manière telle qu’il n’y a plus de commentaire, soit de faire en sorte d’y mettre fin parce que ce sont des lieux sur lesquels ce n’est pas un discours public. C’est simplement un discours de personne qui se cache derrière des masques et qui se permet de placer un égo surdimensionné sous prétexte qu’elle ne sera pas poursuivie ».  Cela justifie la quasi-absence de Bernard Mouffe sur internet. Teams ou l’échange d’emails sont sûrement est des seuls moyens pour entrer en contact de façon virtuelle avec l’avocat. On ne rit pas toujours, sur les réseaux sociaux.   

 

Dieudonné hors-cadre


Les réseaux sociaux Facebook et Instagram l’ont banni une fois pour toutes. Le comédien Dieudonné dépasse sans cesse les limites du droit.
 Condamné à plusieurs reprises pour antisémitisme et propos racistes, son vrai nom est M’Bala M’Bala. Bernard Mouffe évoque le comédien français, à propos duquel il a vu une évolution. « Au fur et à mesure, il est sorti du cadre, et maintenant, il n’est plus du tout dedans. Et donc, il se fait systématiquement condamner par toutes les juridictions, alors même que son prétexte, c’est « je suis un artiste, je suis un comédien, mon but est de faire rire ». Les tribunaux disent « non, vous n’êtes plus un artiste, un comédien, votre but n’est plus de faire rire, c’est de porter atteinte à la réputation  des gens, d’être discriminant ».   

 

Les lanceurs d’alerte


Bernard Mouffe intervient dans plusieurs affaires liées à de nouvelles pratiques : celles des lanceurs d’alerte. Ces dossiers touchent à l’exercice de la liberté d’expression dans le cadre de la pratique professionnelle. « 
Il y a des cas de conscience où les personnes se disent qu’est-ce qui est le plus important ? Ma liberté d’expression, mon honneur de me regarder dans le miroir ou le respect de mon contrat de travail, c’est-à-dire ma rémunération qui tombe tous les mois ? ». 

En 2005, la Belgique a adopté une loi sur le secret des sources. Cette loi protectrice a un champ d’application très étendu. « L’avantage, en tant qu’avocat, c’est qu’on conseille aux clients de ne pas sortir eux-mêmes l’information mais de la relayer par le biais d’un journaliste qui lui, peut se prévaloir du secret des sources. Ca permet de diffuser une info, de respecter cette liberté d’expression et que la personne exprime son propos sans être licenciée. » 

Fréquemment, l’expert fait le relais entre ses clients et certains journalistes pour permettre que l’information soit diffusée et que la liberté d’expression du lanceur d’alerte puisse s’exercer. L’avocat conclut en affirmant qu’en Belgique, c’est une extraordinaire avancée en termes de liberté d’information et de liberté d’expression. Un espoir pour la démocratie ? Une note positive en tout cas, dans un monde de plus en plus polarisé sur les réseaux sociaux. 

De nombreux métiers rencontrent encore des difficultés liées à la liberté d’expression lors de l’exercice de leur fonction. Le débat, la discussion et ou encore le partage d’un avis quelconque dans l’honnêteté devient de plus en plus compliqué. L’autocensure est toujours d’application et ses auteurs en sont conscients. De plus, un aspect plus psychologique de la liberté d’expression démontre l’importance de l’expression émotionnelle qui devrait sûrement être davantage prise en compte lors de la pratique de ces métiers.

Tout le monde veut la liberté d’expression mais les réseaux sociaux et internet ont modifié l’exercice de ce droit. L’utilisation des pseudonymes complique la liberté d’expression revendiquée par les enseignants, le comédien, le caricaturiste, le journaliste mais aussi le psychologue et l’avocat.
Pour en revenir à la mort tragique de l’enseignant Samuel Paty, le caricaturiste Oli, dessinateur de presse de Sudpresse le dit noir sur blanc : le combat continue.

Sources

 

Documents consultés

GIBSON, Janet M. L’humour un sérieux atout [en ligne]. Dans : THE CONVERSATION. Academic rigour, journalistic flair [en ligne]. 29/08/2016. [Consulté le 18/12/2020]. Disponible à l’adresse : https://theconversation.com/lhumour-un-serieux-atout-64460

Interviews

TOUZANI, Sam (comédien). Propos recueillis par MONTAY, Clara. Schaerbeek, 4/12/2020.

TAOUFIQ, Stéphane (Professeur de morale laïque et d’éducation à la citoyenneté). Propos recueillis par MONTAY, Clara. Athénée Charles Janssens, 8/12/2020. 

MARINUS, Michel (Professeur de morale laïque). Propos recueillis par MONTAY, Clara. Athénée Charles Janssens, 8/12/2020. 

Immersion dans une classe de l’Athénée Charles Janssens lors d’un cours de morale laïque donné par Stéphane Taoufiq à des élèves de première secondaire. Réalisé le 11/12/2020.

CLAUDE, Pascal (Journaliste à la RTBF). Propos recueillis par MONTAY, Clara. RTBF, 16/12/2020. 

MOUFFE, Bernard (Avocat au Barreau de Bruxelles et spécialiste en droit des médias). Propos recueillis par MONTAY, Clara. Bruxelles, 24/12/2020

VADOT, Nicolas (dessinateur de presse). Propos recueillis par MONTAY, Clara. Bruxelles, 30/12/2020.

Images

VADOT, Nicolas. La version belge de Charlie Hebdo [caricature], 14/01/2015. Dans : L’Echo [en ligne]. [consulté le 01/01/2020]. Disponible à l’adresse : https://www.lecho.be/photo/Le_regard_de_Vadot_Janvier_2015.16491.photo

VADOT, Nicolas. Supériorité numérique [caricature], 13/01/2015. Dans : Nicolas Vadot [en ligne]. [consulté le 01/012021]. Disponible à l’adresse : https://www.nicolasvadot.com/fr/dessins_presse/dessins_thematiques/charlie_hebdo/charlie_hebdo_img.html

VADOT, Nicolas. Bientot six après les attentats… [caricature], 03/09/2020. Dans : L’Echo [en ligne]. [consulté le 01/01/2021]. Disponible à l’adresse : https://www.lecho.be/dossier/vadot/le-regard-de-vadot-septembre-2020/10248613.html 

VADOT, Nicolas. La version belge de Charlie Hebdo [caricature], 14/01/2015. Dans : L’Echo [en ligne]. [consulté le 01/01/2020]. Disponible à l’adresse : https://www.lecho.be/photo/Le_regard_de_Vadot_Janvier_2015.16491.photo

VADOT, Nicolas. Comment combattre le virus ? [caricature]. Dans : Le Vif [en ligne]. [consulté le 01/01/2020]. Disponible à l’adresse :https://www.levif.be/actualite/belgique/les-complement-de-vadot-le-professeur-paty-la-peur-en-europe-la-grippe-saisonniere-et-le-kit-corona-couple/article-normal-1348529.html 

VADOT. Nicolas. Visite dans une école ? [caricature]. Dans : Le Vif [en ligne]. [consulté le 01/01/2020]. Disponible à l’adresse :https://www.levif.be/actualite/europe/critique-de-la-religion-c-est-un-retour-en-arriere-epouvantable/article-normal-1348129.html

GRANDSERRE,  Eloïse. La méthode des 6 chapeaux de Bono permet d’éviter la censure et la critique de nouvelles idées [image]. Dans : Les cahiers de l’innovation [en ligne]. [consulté le 15 décembre 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.lescahiersdelinnovation.com/les-six-chapeaux-de-bono/ 

OLI. Samuel Paty : le combat continue [caricature]. Dans : Les humeurs d’Oli [en ligne]. [consulté 3/01/2020]. Disponible à l’adresse :https://www.humeurs.be/2020/10/samuel-paty-le-combat-pour-la-liberte-dexpression/

MIX & REMIX : Conférence sur la liberté d’expression [caricature]. Dans : RTBF [en ligne]. [consulté le 3/01/2020]. Disponible à l’adresse : https://www.rtbf.be/culture/litterature/detail_rsf-publie-100-dessins-pour-la-liberte-de-la-presse?id=8149208

WOLTERS KLUWER : La responsabilité civile des médias [photo]. Dans : WOLTERS KLUWER [en ligne]. [consulté le 3/01/2020]. Disponible à l’adresse : https://legalworld.wolterskluwer.be/fr/nouvelles/domaine/droit-civil/la-responsabilite-civile-des-medias/